Patrice Vigier

Jean Fontanille - Le 05 Septembre 2006

© guitare Live
Demandez autour de vous ce que la marque Vigier évoque. On vous parlera neuf fois sur dix d’une guitare d’exception pour le rock et le jeu du soliste, avec un manche et un corps réglés avec la précision d’un horloger et l’amour du travail bien fait. Leur papa, Patrice Vigier, revient sur son parcours.

Guitare Live : Quelle est l’histoire de la marque et l’atelier Vigier ?

Vigier Patrice : J’ai commencé la lutherie à 20 ans, en 1978. À l’époque, j’avais été remercié par l’école, qui trouvait que je passais trop de temps sur ma guitare. L’école avait besoin de faire un exemple disciplinaire, qui est tombé sur moi… c’était assez injuste. Étant passionné de guitare, et ayant certaines aptitudes manuelles transmises par mon père qui sait tout faire, j’ai commencé à bricoler mes guitares. J’avais acheté une belle guitare, en tout cas, c’est ce que je croyais. Mais il a fallu que je la modernise et que je l’arrange, et là j’ai vu que j’y arrivais. Puis pendant deux ans, j’ai réparé les guitares des autres, en tant qu’artisan. J’ai alors créé la société Vigier pour fabriquer les première guitares sous ce nom en 1980. La route a été longue et faite de déconvenues. Mais j’ai toujours poursuivi le même but : faire avancer les choses dans le domaine de la lutherie.

Guitare Live : Je sais que vous êtes fan de Ritchie Blackmore par exemple. Est-ce qu’un artisan peut être influencé dans le domaine de la lutherie, comme peut l’être un musicien dont le jeu serait influencé par son guitaristes préféré ?

Vigier Patrice : On est forcément influencé par ce qui s'est déjà fait. Mais je ne regarde pas trop ce qui se passe à côté. Je regarde les problèmes et j’essaie de les résoudre afin d’aller de l’avant.
Lorsque j’ai débuté, je ne sais pas si c’est une influence, mais je me suis basé sur le travail des frères Jacobacci. En France, ils étaient les seuls. Par exemple, ils utilisaient la frette 0 alors qu’à l’époque c’était très décrié. Mais comme eux, je l’ai utilisée car je trouvais ça mieux !

Guitare Live : Benedetti : c’est venu d’eux également ?

Vigier Patrice : J’ai connu les micros Benedetti sur les guitares Jacobacci, donc c’est une influence directe c’est sûr ! En basse, ce sont les meilleurs micros et encore aujourd’hui, malgré le décès de Michel Benedetti, personne ne sait faire des micros qui ont cette bande passante et cette dynamique. On peut ne pas aimer puisqu’il n’y a pas de règle, mais si l’on recherche un instrument complet qui retranscrive le mieux ce que le musicien a en lui, il vaut mieux un micro qui a une grande dynamique, une bonne réponse.


Guitare Live : L’utilisation du carbone pour renforcer le manche relève de l’esprit d’innovation. Quand on compose un morceau ou album, on cherche et on veut toujours donner le meilleur. Est-ce comparable ?

Vigier Patrice : C’est différent de faire un album et une guitare, car la musique se renouvelle beaucoup plus que l’instrument. Par exemple, les roulements à bille sur nos vibratos : la première guitare Vigier à en être équipée date de 1983. C’est seulement en 1990 avec l’Excalibur que c’est devenu plus populaire. Aujourd’hui encore en 2006, on a toujours le sentiment d’être en avance.
Pour un vibrato, la problématique est qu’il faut que la guitare reste accordée quoi que tu fasses. En travaillant sur le sujet, tu vois que tel système implique tels problèmes. Et il faut les résoudre au fur et à mesure. Il se trouve que le meilleur système est le roulement à bille. Le système de couteau marche très bien en théorie. Mais avec l’usure, cela marche moins bien, voire pas du tout. Donc, le roulement pour nos vibratos s'est imposé de lui-même.
Souvent, j’entends dire que telle guitare tient très bien l’accord. Et quand je l’essaie, je considère qu'elle ne tient pas du tout l’accord ! On voit donc que les critères de qualités ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Je les fixe le plus hauts possible, c'est tout.

Guitare Live : Peu de luthiers capables proposent en série des modèles fretless. Pour cet instrument ? Quelle est son histoire chez Vigier ?

Vigier Patrice : Cela remonte aux années 78/80. J’en avais déjà l’idée avant de créer Vigier Sarl
Le projet était d’ouvrir la guitare vers de nouveaux horizons et pour la fretless, il était évident pour moi que nous allions trouver des nouveaux sons, de nouvelles possibilités hors de portée avec un instrument fretté. L'ennui avec la guitare fretless munie d’une touche en bois, c'est le sustain trop faible. Encore une fois, il a fallu trouver une solution : ce fut le choix d’une touche dans un matériau très dur. À l’époque, j’avais bricolé rapidement sur une guitare classique une touche en verre. Mais quand la guitare est tombée, la touche s’est cassée ! J’ai donc travaillé sur de nouveaux matériaux. Le métal delta est celui qui présentait la meilleure résistance mécanique, à l’usure mais aussi à la corrosion, et qui offrait le meilleur sustain.
Pendant les années 80, tout le monde était accro au vibrato Floyd et la guitare fretless n’intéressait personne. En 17 ans : je n'ai vendu qu'une seule guitare fretless. J’avais donc abandonné l'idée de convaincre les guitaristes quand un nouveau venu dans l’équipe a souhaité relancer le projet ! Nous avons alors sorti l’Excalibur en fretless. Je l’ai mise dans les mains de Shawn Lane et Ron Thal, et on sait ce qu’ils ont fait avec ! Cela a créé un intérêt et aujourd’hui, beaucoup de guitaristes fretless se font connaître ici ou là. Il y a donc il y a un désir de création qui correspond à ce type d’instrument encore inconnu dans les années 80.

Guitare Live : Concernant l’électronique des guitares, comment choisissez-vous tel type de micros Duncan ou DiMarzio pour tel instrument ?

Vigier Patrice : Déjà, la marque importe peu. Lorsqu’on crée une nouvelle guitare, on a une idée de son à obtenir. Mais je ne vais jamais directement à telle ou telle référence, je n’ai pas d’idée préconçue. On essaie les micros, on tâtonne…c’est assez long. I faut au moins un an, car parfois tu crois avoir trouvé et tu te rends compte avec le temps que cela ne va pas. Il faut laisser le temps au temps.

Guitare Live : Les modèles gauchers sont souvent laissés pour compte chez les fabricants. Qu’en est-il chez Vigier ?

Vigier Patrice : Cela fait très longtemps que l’on nous réclame des modèles gauchers. Il y a même eu une polémique sur notre forum. Le problème est que dans un système de fabrication traditionnel, il faut refaire des gabarits ; ce que nous ne pouvions pas rentabiliser.
Aujourd’hui, nous changeons un peu notre système de production, ce qui va nous permettre de sortir des modèles gauchers pour le NAMM Show de janvier 2007.

Guitare Live : À quand un fly-case pour le modèle Excalibur ?

Vigier Patrice : Effectivement, c’est réellement notre type de problème. Nous ne faisons pas de production de masse. Vu la faible demande que nous avons sur les étuis, nous serions obligés d’avoir un stock d’étuis pour plusieurs années ! Ce n’est pas envisageable. Les fournisseurs imposent des minimums de commande. Je ne connais pas de fabricants d'étuis qui fabriquent de petites quantités à un prix raisonnable. Donc nous fournissons un gig bag qui correspond à la demande en général. Une solution serait bien sûr de livrer les guitares systématiquement en étuis, mais cela engendrerait un surcoût important.

Guitare Live : Vigier endorse des artistes réputés comme Roger Glover, Ron Thal, feu Shawn Lane, Stanley Jordan, et des guitaristes francophones talentueux comme Christophe Godin ou Youri de Groote. Quels sont vos rapports avec eux ? Quelle est leur influence et leur part dans votre processus de création ?

Vigier Patrice : Cela dépend. Chaque artiste apporte ses problèmes, auxquels il faut trouver des solutions. Concernant Stanley Jordan, étant donné qu’il joue exclusivement en tapping, il fallait qu’il ait les cordes très près des barrettes. Et par conséquent un instrument très stable. Avant de jouer sur Vigier, il devait tout le temps régler sa guitare, à cause de l’action des cordes et le manche qui bougeaient sans cesse. Pour lui, la solution a été un manche carbone pour la stabilité et une touche plate pour l’action très basse.
Lorsque j’ai rencontré Shawn Lane, cette idée est revenue car il voulait lui aussi une action très basse. Je lui ai donc donné une guitare avec une touche standard et une guitare avec une touche plate qu’il a préférée à toute autre. Avec Ron Thal, c’était différent. Ma motivation était de faire un instrument qui aille avec sa personnalité. Ou en tout cas avec l'image qu'il veut donner de lui ! Christophe Godin, c’est encore autre chose. J’ai également plaisir à faire des guitares qui correspondent à sa personnalité et à son projet de CD comme la fameuse guitare « metal cartoon ».
Avec Roger Glover, c’est encore différent ! C’est l’approche d’un luthier qui n’oublie pas son adolescence. J’étais attiré par Deep Purple, nous avons travaillé ensemble pendant des années avant qu’il ne me demande quoi que ce soit autre que l'Excess Standard. Et puis un jour, j’ai eu envie de faire un instrument avec son nom car c’est un musicien, un producteur et un song writer incroyable ! Quant à Youri, il a gagné le concours Ron Thal, et nous avons une relation de luthier à virtuose. Il y a également les relations humaines que l’on ne peut résumer, Christophe Godin par exemple, est humainement si super que l’on ne peut que l’aimer ! Je ne peux travailler qu’avec des personnes que je « sens » ! Si ce sont des opportunistes qui ne défendent pas les mêmes valeurs que moi, cela ne dure pas très longtemps.

Cette interview est issue du Guitare Live 20 de septembre 2006
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Pour en savoir plus

Le site des guitares Vigier :
http://www.vigier.fr


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