Interview de Tim Sult (Clutch)

Laurent Reymond - Le 18 Septembre 2019
Clutch rencontre actuellement un succès amplement mérité que ses membres ont su aller chercher au forceps en tournant sans relâche pendant plus de 25 ans tout en continuant d'évoluer album après album. Après un nouveau passage remarqué au Hellfest 2019 et un concert donné à guichet fermé l'an dernier à l'Elysée Montmartre de Paris, Clutch se produira au mois de décembre en province (le 7 à Strasbourg, le 8 à Lyon et le 15 à Bordeaux). L'occasion de partager avec vous cet entretien que nous avions réalisé avec le guitariste Tim Sult en décembre dernier au sujet de son dernier album "Book Of Bad Decisions" mais également pour parler de matos bien sur !

"Earth Rocker" (2013) et "Psychic Warfare" (2015) étaient des albums dans une veine similaire tandis que "Book Of Bad Decisions" (2018) se démarque de ses deux prédécesseurs en prenant une direction un brin différente. Est-ce aisé à ce stade de votre carrière de continuer de faire évoluer votre style ? 

Tim Sult : En toute franchise, je ne suis pas sûr que notre style ait vraiment évolué au fil de notre carrière. Je dis sans doute cela car c'est toujours un peu la même chose d'enregistrer un nouvel album. J'éprouve les mêmes sensations en tout cas. Nous ne faisons rien d'autre que de nous retrouver dans une pièce ensemble et de jammer et la musique découle de ce processus. Il n'y a jamais eu l'objectif de changer ou d'évoluer, même si cela arrive lorsque l'on continue d'écrire de nouvelles chansons tout en allant de l'avant. Notre plus grosse évolution selon moi s'est produite entre notre premier et notre second album. A mon sens, nous avons changé pour devenir le groupe que nous sommes au moment où nous sommes partis en tournée après la sortie de notre premier album et que nous avons commencé à jouer tous les soirs. C'est le seul véritable changement significatif dans notre carrière pour moi. 

Les différents styles de production et d'esthétique sonore selon les albums contribuent sans doute beaucoup dans cette impression d'évolution constante. Vous avez souvent travaillé avec Machine ou J.Robbins. "Book Of Bad Decisions" a quant à lui été produit par Vance Powell et le son de cet album est beaucoup plus roots et rock n'roll, ne serait-ce qu'au niveau des pistes de guitare. 

C'est tout à fait vrai et c'est effectivement du à la production de l'album car on peut difficilement dire que j'ai utilisé des choses radicalement différentes ou que la composition fut marquée par une approche différente. Mais tout le monde dit sans arrêt que notre musique évolue, je crois que je devrais simplement accepter cet état de fait (rires) !

Tu aimes souvent changer de matériel aussi bien sur scène qu'en studio. Quels amplis as-tu utilisé sur "Book Of Bad Decisions" ? 

J'ai utilisé plus d'amplis sur cet album que pour tout le reste de notre discographie réuni! Vance et Mike, son assistant, possèdent tous deux une gigantesque collection parmi lesquels figurent les meilleurs amplis que l'on peut imaginer. J'ai joué sur beaucoup de leurs amplis ainsi que sur les miens. Je dirais que la plupart des basic tracks ont été enregistrés avec un ampli Park et un Orange OR100. Mais j'ai également rajouté tout un tas de choses, notamment avec le Fender Bassman des années 60 de Vance que nous avons beaucoup utilisé.  Nous avons également utilisé une tête RCA PA des années 50 qui était un modèle à transistors si je ne dis pas de bêtises.  Nous avons aussi utilisé un vieil ampli WEM (Watkins Electric Music). Il parait que Black Sabbath en a utilisé sur leurs vieux albums. Je n'en avais jamais vu avant. J'ai aussi joué sur l'ampli que je préfère de ma collection à savoir un combo overdrive Orange des années 70. Nous avions énormément d'amplis à disposition pour cet album !

Vance Powell est un producteur référencé et couronné de pas moins de six Grammy Awards, mais on l'associe surtout à des groupes comme The White Stripes, The Raconteurs ou Arctic Monkeys par exemple. Etait-il familier de votre univers ?

C'était vraiment facile de bosser avec Vance. Cela m'a rappelé notre manière de faire dans les années 90 où nous nous contentions d'installer notre matos, d'enregistrer et de nous assurer de conserver le plus de basic tracks possibles sur le résultat final au lieu de passer au microscope absolument chaque mesure comme nous l'avons fait sur beaucoup de nos derniers albums. Il est évidemment beaucoup plus fun pour nous d'enregistrer avec l'approche de Vance. Une fois installé, nous n'avons plus qu'à jouer nos chansons et nous en finissons beaucoup plus rapidement en opposition avec la suranalyse que nous pouvions faire pendant des mois et qui pouvait me conduire à enregistrer des parties de guitare pendant trois semaines d'affilée. C'était vraiment très organique et très live comme manière d'enregistrer cette fois. Sinon Vance est également familier des groupes au son plus lourd. Il avait déjà travaillé avec Red Fang par exemple. Il a aussi bossé avec Tyler Bryant & The Shakedown, un super groupe que nous avons emmené en tournée avec nous récemment.  Un des guitaristes (ndlr : Graham Whitford) est le fils de Brad Whitford d'Aerosmith. Sur la date de Detroit, leur bassiste a du s'absenter car il devait aller à un mariage si je me souviens bien. Du coup Graham a tenu la basse pour ce concert, pendant que son père Brad l'a remplacé à la guitare et c'était incroyable ! J'ai déjà vu Aerosmith en concert bien sur, mais je n'avais jamais vu Brad Whitford jouer seul et je dois dire qu'il est phénoménal ! Mais le groupe de son fils est également vraiment très bon !

"Book Of Bad Decisions" compte pas moins de quinze titres. Etiez-vous particulièrement inspirés lors de son écriture ? 

Il y a effectivement beaucoup de chansons sur cet album. En fait nous avons simplement écrit quinze titres et nous avons eu beaucoup de mal à choisir ceux à éliminer. Nous avons opté finalement pour les mettre tous dans l'album ! 

J'ai toujours considéré qu'il y a un élément funk dans le son de Clutch et vous avez vraiment laissé cette influence s'exprimer pour de bon cette fois avec le titre "In Walks Barbarella" sur lequel apparait une véritable section cuivre. Comment est née cette chanson ?

Ce n'est pas la première fois que nous utilisons des cuivres sur un album mais c'est assurément la première fois que nous avons eu à disposition une véritable section cuivre complète. C'est Vance qui en a eu l'idée. Il connaissait ce mec de Nashville qui nous a rejoint et a écrit cette section cuivre incroyable qui complète à merveille notre chanson. A vrai dire, je n'étais même pas là lorsque cela a été mis en boite. J'étais parti déjeuner et lorsque je reviens au studio, j'entends ça et j'étais du genre : "wow ! C'est génial !". Nous parlons justement entre nous d'avoir recours à une section cuivre en live pour quelques occasions particulières, mais pour le moment nous jouons la chanson en live telle qu'elle était à l'origine avec seulement guitare, basse et batterie et ça fonctionne bien aussi. 

Il y a aussi le titre "Vision Quest" sur lequel on peut entendre du piano.  Tout cela ne vous donne-t-il pas envie de reprendre un claviériste sur scène comme à l'époque de "Robot Hive/Exodus" (2005) ? 

Dommage que tu ne puisses pas assister à notre tournée américaine car Chris Brooks qui s'est occupé de tous les sons de clavier et de piano sur l'album sera avec nous sur scène. En ayant Chris avec nous, certaines chansons dont la présence du clavier est obligatoire comme "10001110101" réapparaîtront dans le set. Nous allons également avoir sur scène Mike Dillon, le percussionniste qui s'est également illustré sur certains titres de notre dernier album. Dès qu'il le pourra, il nous rejoindra sur scène. Clutch sera donc un sextet le temps de certains concerts ! Nous pourrions aussi jouer quelques concerts en Europe avec le claviériste Per Wiberg (ex-Opeth, Spiritual Beggars). Nous l'avons déjà fait dans le passé et il a joué sur notre album instrumental "El Rojo" (2009) de The Bakerton Group et nous serions vraiment ouvert à l'idée qu'il se produise de temps en temps avec Clutch en Europe. 

Parlons de vos vidéos. Depuis l'avènement de Youtube, cela fait de nouveau sens pour un groupe de réaliser des clips et si les vôtres ont toujours été amusants et travaillés, ceux qui illustrent ce nouvel album sont vraiment réussis en vous voyant de plus en plus jouer les acteurs. Est-ce un secteur qui vous tient particulièrement à cœur ?  

C'est tellement différent aujourd'hui car à l'époque le fait de réaliser un clip vidéo coûtait une sacrée somme d'argent ! Nous l'avions fait dès notre premier album avec le titre "A Shogun Named Marcus", mais à la sortie de notre second disque, nous n'avions plus l'argent nécessaire pour faire une nouvelle vidéo. Nous en avions fait une sur notre troisième album pour le titre "The Soapmakers" je crois, mais c'est juste un clip basique où on nous voit jouer live, et malgré tout, cela coûtait quand même beaucoup d'argent ! Nous avons continué d'en faire de temps à autre, mais nous avons repris la chose au sérieux à partir de notre disque précédant "Psychic Warfare" (2015). Dan Winters qui s'était chargé de notre premier clip "A Shogun Named Marcus" ainsi que des artworks de notre premier album et de nos deux derniers albums en date, "Psychic Warfare" et "Book Of Bad Decisions", s'est chargé du clip de "X-Ray Visions" et cela a véritablement été une résurrection des clips pour Clutch ! Cela nous a vraiment donné envie de refaire des vidéos. Puis il y a eu ensuite David Brodsky qui a réalisé le clip de "A Quick Death In Texas" et à partir de là il a trouvé ce concept de "lyric vidéo" améliorée et nous en avons mis plusieurs en boite pour ce nouvel album.       

Et c'est d'ailleurs une très bonne chose, car ces "lyric vidéo" tout en étant de véritables clips, mettent en valeur les paroles géniales de Neil (Fallon, chant) et permettent aux moins anglophones de mieux comprendre l'histoire derrière ces chansons.

Honnêtement, au départ, je considérais les "lyric vidéo" comme ce qu'il pouvait y avoir de plus stupide en ce monde ! Je ne parvenais pas à comprendre pourquoi des gens éprouvaient de l'intérêt à en faire. Je n'imaginerais pourtant plus aujourd'hui que Clutch puisse publier une vidéo sans que les paroles apparaissent à l'écran et je n'avais jamais pensé à ce que tu viens de dire, mais il est clair que c'est très utile pour les gens dont l'anglais n'est pas la langue maternelle. Cela permet à tous ces gens de mieux comprendre nos histoires. 

Clutch dispose d'une surface de stockage en Europe et tu n'utilises du coup pas forcément le même matériel en Europe et aux États Unis. Qu'utilises-tu en tournée européenne en ce moment ? 

J'ai toujours la PRS SC245 que j'avais sur la tournée précédente ainsi que la SG jaune. J'ai aussi une Firebird 50th Anniversary de 2013 qui est ma guitare principale en Europe en ce moment, je me sers surtout de la PRS pour les titres en Drop D (Ré), notamment car la Firebird et la SG n'aiment pas trop les changements d'accordage (rires). Nous avons effectivement un espace de stockage à Manchester dans lequel j'ai quatre amplis Marshall. J'ai des baffles Matamp. Les mecs d'Orange sont super cools et me prêtent à chaque fois gratuitement des amplis pour nos tournées européennes. Tout cela nous facilite considérablement la vie car nous n'avons plus à voyager avec notre matériel. 

Tu dis parfois que tu adores les Les Paul mais que leurs manches sont trop larges pour tes petites mains et que pour des raisons de confort, tu préfères utiliser autre chose en live. Pourquoi n'essaies-tu pas des Les Paul avec des manches Slim Taper ? 

J'ai décidé d'arrêter de choisir un instrument strictement pour le son qu'il dégage. Les rééditions '58, '59 et '60 des Les Paul sont probablement mes guitares favorites en terme de son, mais il a fallu que je me rende à l'évidence :  je ne suis pas à l'aise avec une Les Paul en live. Si je suis honnête avec moi même, je ne devrai jamais jouer sur une Les Paul en concert. Ceci étant dit, j'ai effectué la majorité de la dernière tournée américaine avec des SG et cela a fini par me lasser et j'ai fini la tournée avec une Les Paul Custom. En studio c'est une autre histoire évidemment. Je dois avoir cinq SG je pense, j'aime ces guitares mais dès que je branche une Les Paul je préfère toujours le son de cette dernière et j'en utilise donc beaucoup en studio. La principale qualité de la SG est d'être une guitare plus confortable et amusante à jouer. Je fais toujours des allers et retour entre ces deux types de guitare, mais en live, je suis plus à l'aise avec la SG. Je pense que mon prochain achat de guitare se portera en revanche sur une ES-335. Ne soyez donc pas surpris si jamais je joue le prochain concert de Clutch en France avec ce genre de guitare ! (ndlr : pour la petite histoire, Tim jouait sur des Les Paul cet été en Europe!)

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