David Bowie - Blackstar

Nicolas Didier Barriac - Le 15 Février 2016

Notre chronique de Blackstar était prête avant la dramatique nouvelle. Celle-ci est désormais indissociable de la musique et lui donne forcément un nouvel éclairage. Pourtant, au-delà de cela, David Bowie avait, avec son vingt-sixième album, retrouvé une grâce d’avant-garde surprenante. Artiste caméléon dans sa façon de se grimer, Bowie était aussi un génie de la réinvention musicale. Blackstar, par ses incursions de jazz alternatif, ne résonne comme aucune autre entrée de sa discographie. Tandis qu’il travaillait encore sur un vingt-sixième opus – cinq chansons existeraient au stade de démos – David Jones nous livre un testament où chaque détail sera scruté.

On avait pu découvrir le morceau-titre il y a déjà plusieurs mois. Divinement riche, il sonde de multiples pistes tumultueuses durant dix minutes. Sa construction et sa liberté de ton rappellent les explorations sans limite des premiers King Crimson. Les claviers et les cuivres apportent des sonorités inédites, compléments fantomatiques au chant désincarné d'un Bowie spectral. A mi-chemin, une césure s'opère et on retrouve des vocalises plus habituelles. Les arrangements, eux, oscillent encore entre trip hop et bande originale de film de gangsters. Le résultat, bien moins décousu que sa description, est fascinant en dépit de sa longueur. Il parvient à unifier mélodies accessibles et recherche sonore comme peu d'artistes l'ont fait depuis l'âge d'or du rock progressif.

Les six pistes suivantes sont forcément un cran en dessous, particulièrement celle qui lui succède immédiatement. 'Tis a Pity She Was a Whore ne démérite pas dans sa production et, à nouveau, dans son utilisation des cuivres, mais les lignes vocales régurgitées ratent le coche. Sue (Or in a Season of Crime) connait un problème semblable avec son excellente ligne de basse, son rythme syncopé et sa guitare cosmique qui recouvrent sans doute un peu trop le chanteur. Dollar Days est, pour sa part, la chanson la moins atypique du lot. A part pour le saxophone, elle aurait pu se trouver sur Reality sans que personne n'y trouve rien à redire.

Il faut aller chercher du côté de Lazarus pour trouver une autre perle rare. Comme ce personnage biblique, on espère voir revenir Bowie à la vie pour nous proposer une suite à ces aventures musicales. Sur ce titre, il prend la posture d'un crooner maudit, rappelant quelque peu les dernières réalisations de Nick Cave. Mais il se réserve toujours des plages où sa voix unique, légèrement criée, encapsule toute l'émotion du monde. Tony Visconti fournit un terrain de jeu génial : même les moments où Bowie ne chante pas, l'auditeur est captivé par le travail des musiciens, tous occupés à tisser une toile de fond inquiétante.

Malgré tout,Blackstar est littéralement transporté par la qualité de ses deux fers de lance. Leurs effets bénéfiques débordent sur l'ensemble du disque et gomment les imperfections. I Can't Give Everything Away, en conclusion, retentit comme un fabuleux chant du cygne, plus par contexte que par valeur intrinsèque. Toutefois, cette lamentation à l'harmonica a de quoi émouvoir. Si The Next Day, le précédent LP de Bowie, était un excellent album de comeback, Blackstar avait toutes les qualités pour refaire de son créateur un artiste incontournable quarante-neuf ans après des débuts où  il était bien difficile de déceler le potentiel du bonhomme. Blackstar, album malicieux jusque dans les clips qui l'accompagnent, restera l'ultime surprise d'un artiste complet, pertinent jusqu'à son dernier souffle.



Discographie :
David Bowie (1967)
Space Oddity (1969)
The Man Who Sold the World (1970)
Hunky Dory (1971)
The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars (1972)
Aladdin Sane (1973)
Pin Ups (1973)
Diamond Dogs (1974)
Young Americans (1975)
Station to Station (1976)
Low (1977)
Heroes (1977)
Lodger (1979)
Scary Monsters (And Super Creeps) (1980)
Let's Dance (1983)
Tonight (1984)
Never Let Me Down (1987)
Black Tie White Noise (1992)
The Buddha of Suburbia (1993)
Outside (1995)
Earthling (1997)
'Hours...' (1999)
Heathen (2002)
Reality (2003)
The Next Day (2013)
Blackstar (2016)

Tracklist de Blackstar (en gras les morceaux essentiels) :
1.    Blackstar      9:57
2.    'Tis a Pity She Was a Whore      4:52
3.    Lazarus      6:22
4.    Sue (Or in a Season of Crime)      4:40
5.    Girl Loves Me      4:51
6.    Dollar Days      4:44
7.    I Can't Give Everything Away      5:47

David Bowie - Blackstar
RCA
www.davidbowie.com

DISCUSSIONS SUR LES FORUMS

COMMENTAIRES (2)


2pattesnon
# Publié par 2pattesnon le 29/03/2016 à 18:06   Répondre
Les vocales de Tis a pity ratent le coche ???


Rien que pour cette affirmation très personnelle, c'est surtout cette chronique, qui elle rate le coche !!!
Souri2labo
# Publié par Souri2labo le 15/02/2016 à 19:57   Répondre
J'ai la très nette impression que Blackstar est un album en deux parties complémentaires, dont les 5 titres, manquants, nous seront un jour livrés à une date que Bowie a du planifier d'avance (8 janvier 2017 ?).
D'après son guitariste, ils ont enregistré (format pro, définitif) 12 chansons. L'album comporte 7 titres. Tony Visconti semble tenter "d'étouffer" quelque chose d'assez gros en rapportant le fait que Bowie a enregistré 5 autres chansons, mais en démos, non terminées.
Conspiration ou folle théorisation, je reste persuadée que David Bowie, bien que plus présent, n'a pas terminé de nous surprendre ...
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