Avec Erotic Cakes, Guthrie Govan livre un premier album solo qui prend le contre-pied de la démonstration. Ici, la technique s'efface au profit du phrasé, du groove et des silences. Un disque qui avance sans forcer, et qui capte l'attention sans jamais chercher à l'imposer.

Il y avait, chez l'homme, quelque chose d'insensé avant même que la galette ne tourne - et je ne parle évidemment pas de sa chevelure naturellement bouclée, fournie, prégnante. Un murmure d'initiés, une de ces légendes d'arrière-salle où les musiciens, ces gens qui voient les spectres de la note juste, se passaient le nom. Guthrie Govan. On disait de lui qu'il était celui qui savait tout, mais surtout celui qui avait l'élégance de ne rien en montrer. Pendant des années, le geste était resté à l'état de rumeur, d'épreuve technique sur une cassette mal copiée, comme un cheval de course dont on devine la puissance sans jamais l'avoir vu franchir le poteau.

Alors, en 2006, la chose arrive. Un album. Un titre, "Erotic Cakes".

Guthrie Govan guitariste

La première chose que l'on comprend, c'est que l'on n'est pas devant un énième inventaire de la vitesse. Le consensus de l'époque, celui qui tranche le fatras des sorties ordinaires, fut immédiat. On a brandi le chiffon rouge : le Passion and Warfare du XXIe siècle. Mais là où la référence de Steve Vai était flamboyante et théâtrale, Guthrie Govan est clinique, presque stoïque.

La chronique de la note juste révèle que Govan est celui qui a refermé le livre du shred stérile pour en ouvrir un nouveau, plus dense, plus littéraire. Ses phrases ne sont pas des démonstrations. Ce sont des soliloques qui filent, qui s'étirent, que l'on ne peut interrompre sous peine de briser la ligne d'horizon.

Chaque morceau est une nouvelle géographie. Sur "Waves", on navigue en haute mer, le legato coule, propre. Puis vient "Wonderful Slippery Thing", le classique, celui qui avait mis treize ans à trouver sa tombe de vinyle après un concours obscur (composé à la guitare acoustique au début des années 90 et dont la version démo lui a permis ensuite de remporter le concours de "Guitarist Of The Year" du magazine Guitarist en 1993 soit treize ans avant la sortie de l'album). Ce morceau, c'est le funk désossé, la basse de Seth Govan (son frère, car la fratrie est un socle) qui tient le bâtiment tandis que Guthrie s'autorise les plus grandes folies. On sent l'intelligence du trio (avec Pete Riley à la batterie), cette cellule rythmique qui n'accompagne pas, mais qui répond, qui soutient le poids de tant de matière.

Guthrie Govan erotic cakes

Et pour les puristes, ceux qui ont besoin d'une preuve de force, il y a "Rhode Island Shred" : un exercice de haute voltige country, un genre où la main droite doit frapper sec, rapide, pour ne pas mourir de ridicule. Chez Govan, ce n'est pas de la voltige, c'est l'ordre aérien des choses.

Il y a la manière, il y a la pudeur. On nous dit que cet album n'aurait pas existé sans un certain Paul Cornford, l'homme qui fabrique des amplis.

Govan n'y croyait pas, il pensait le genre mort, usé jusqu'à la corde. Il aura fallu cette pression du réel pour qu'il accepte de coucher sur bande sa souveraineté. L'histoire du label est là, à l'épicentre de cette foi. Paul Cornford a littéralement créé Cornford Records, un label éphémère et personnel, expressément pour cet album et pour ce musicien, car il refusait que cette musique reste inédite. Le fabricant d'outils, sachant la valeur du travail, devient l'éditeur pour préserver l'œuvre.

Puis, il y a la rigueur, celle des hommes qui ne trichent pas avec le matériau. L'histoire nous apprend que Govan, en studio, refusait l'édition. La perfection n'est pas le fruit du montage, c'est l'affaire d'une prise unique, intégrale.

Il faut insister sur le détail : ce que l'on entend, ce n'est pas une collection de fragments ajustés à la perfection numérique. C'est la capture de l'instant. Si une erreur survenait au milieu de la phrase, il fallait reprendre le solo dans son entièreté, car seule l'intention et la fluidité d'un seul jet pouvaient rendre justice à la musique. Ce sont ces solos joués sans filet qui sont gravés dans le vinyle.

Le son d'Erotic Cakes est la matérialisation de cette philosophie d'authenticité. C'est un son qui respire, chaud et dynamique, obtenu par une méthode qui rejette le simulacre numérique.

Charvel signature Guthrie Govan

Les guitares utilisées sont des instruments de l'époque (principalement PRS ou des modèles Suhr custom) dont Govan tirait le maximum sans chercher l'artifice. Mais le véritable moteur, le cœur de l'album, est l'amplification : la gamme des amplis à lampes Cornford — notamment les modèles RK100, MK50 ou Hellcat — fournit cette base sonore organique, souvent juste poussée par un léger boost ou une Wah.

L'anecdote de la production est le secret de cette qualité : après une première tentative d'enregistrement silencieux des guitares à la maison via un simulateur (jugée insuffisante par le producteur Jan Cyrka), Paul Cornford a financé le voyage à Hollywood. C'est là que les guitares ont été réenregistrées, l'ampli jouant dans un local dédié et microphoné pour capter l'air, la résonance du bois, la vie du son. Le disque n'est pas une maquette, c'est la capture d'un orchestre de bois et de lampes.

Et enfin, le titre qui offre la plus belle faille. Un séjour au Japon, une publicité pour de la pâtisserie. Le terme était censé traduire un goût riche, décadent, luxurieux. Or, le mot qui s'est retrouvé sur l'étiquette fut l'adjectif malencontreux : "Erotic". Govan retient l'absurdité du geste. Le contraste entre le gâteau et l'adjectif est une dédramatisation volontaire. L'album est si parfait techniquement qu'il lui fallait cette petite moquerie, ce titre de fond de tiroir pour nous rappeler qu'il ne s'agit, après tout, que de notes et de cordes. C'est l'élégance ultime : offrir le festin sans exiger la révérence.

Il en résulte un disque qui n'est pas une fin, mais une matrice. La matrice des Aristocrats, celle qui allait donner sa forme à la fusion rock des années à venir.

Conclusion : Erotic Cakes est la preuve qu'il n'y a rien de plus beau, de plus émouvant, qu'une technique qui s'est oubliée elle-même pour se mettre au service du silence et du groove. C'est le livre du savoir, sans le poids de l'érudition. Un album qui se tient droit, comme un homme qui n'a rien à prouver. Le reste n'est que tapage.

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Guthrie Govan - Erotic Cakes (2006)