Interview de Paul Reed Smith (PRS)

Laurent Reymond - Le 07 Mai 2019
PRS est une marque de guitare majeure qui a su se frayer un chemin et s'imposer entre les deux géants historiques que sont Gibson et Fender. PRS n'est pour autant pas assez connu dans l'hexagone et c'est pour cette raison que son patron Paul Reed Smith est venu nous rendre visite pour deux showcases (à Paris et à Lyon les 4 et 5 mars derniers) afin de faire connaître davantage son entreprise en donnant des interviews, d'aller à la rencontre de ses fans mais aussi de nous faire profiter de ses talents de guitariste! Nous avons rencontré un Paul jovial, positif et décontracté bien qu'il venait de se rendre compte qu'il avait oublié sa guitare personnelle dans un taxi parisien la veille! Pas de quoi décontenancer un Mr Smith visiblement philosophe et bien décidé à nous parler des atouts de sa marque (pour la petite histoire, sa guitare a finalement été retrouvée quelques jours plus tard et lui a été renvoyée).

Bonjour Paul. Tu es évidemment principalement connu en tant que fabricant de guitare mais il se trouve que tu es également un très bon guitariste. Avant de parler plus amplement de ta marque PRS, pourrais-tu décrire le genre de guitariste que tu es ? 

Paul Reed Smith : J'ai grandi en écoutant Jimi Hendrix, Bad Company, Led Zeppelin, Jeff Beck, Humble Pie et James Brown. J'ai passé beaucoup de temps à me demander comment quelqu'un comme Carlos Santana pouvait jouer deux notes si différemment de tout le monde. J'étais fasciné par cette capacité que certains ont de sonner si différemment des autres. Il y a aussi ces choses que Jeff Beck ou The Allman Brothers Band faisaient et que je ne parvenais pas à comprendre. Mais comment faisaient-ils cela ? La fabrication de guitare a en revanche toujours été une évidence pour moi, j'avais des idées très claires dans ma tête. Si j'entrais dans un magasin de musique et que je me mettais à jouer, les gens quittaient le magasin alors qu'à l'inverse, si j'ouvrais l'étui d'une guitare que j'avais fabriqué, j'attirais les foules. J'ai tenu compte de cela et j'aimais l'idée que quelqu'un qui joue vraiment de la guitare puisse avoir un impact sur l'industrie avec sa propre marque. Cela donnait plus d'opportunités pour le monde de la guitare selon moi car il faut garder à l'esprit que ni Leo Fender, ni Ted McCarty de Gibson ne jouait de la guitare ! Je n'arrive toujours pas à comprendre comment ils ont pu faire toutes ces innovations sans savoir jouer de la guitare. Larry Thomas est le premier patron de Fender qui savait jouer de l'instrument, c'est dingue! Je trouve qu'il est important lorsque je viens dans votre pays présenter mes guitares de pouvoir être en mesure de vous montrer comment elles sonnent dans la  sono d'une salle de concert. J'ai engagé pour cela d'excellents musiciens français avec Swaéli MBappé, Tiss Rodriguez et Nicholas Vella. J'ai emmené avec moi ma chanteuse, car vous n'avez pas encore ce genre de chanteuse en France! Mais rassurez-vous, vous avez tout un tas de choses que nous n'avons pas aux États-Unis comme l'odeur des boulangeries dans la rue ou la soupe à l'oignon du restaurant où je suis allé hier qui fait passer celle que j'aime commander pour 100 dollars dans mon restaurant français favori chez moi pour une vaste blague ! C'est vraiment sympa d'être ici en France !

Revenons au lancement de PRS en 1985. Il n'est pas facile pour une nouvelle marque de guitare d'avoir une réelle personnalité et d'apporter quelque chose d'original. Il y a beaucoup de très bons fabricants de guitare qui se contentent de répliquer les classiques de Gibson et Fender. PRS est arrivé sur le marché en comblant un espace au milieu de ces deux marques et en imposant d'emblée une véritable identité. As-tu lancé PRS car tu étais conscient de pouvoir apporter quelque chose de nouveau au monde de la guitare ? 

Oui et non. Concernant le diapason PRS qui se situe entre celui de Gibson et Fender, je suis parti du postulat que beaucoup de gens accordaient leurs Fender en Mi Bémol (Eb). "Machine Gun" de Jimi Hendrix était même accordé en Ré (D), du coup tout le monde accordait ses guitares plus bas. Si tout le monde s'accordait plus bas, cela signifiait sans doute que le diapason Fender était trop long pour effectuer correctement des bends. A l'inverse si tu attaques fort la corde de Mi (E) grave sur une Gibson montée en 9-42, elle vibre tellement qu'elle passe par un Fa (F) avant de revenir au Mi (E). Je trouvais donc que le diapason Gibson était quant à lui un peu trop court. C'est pourquoi j'ai choisi un diapason situé quelque part entre les deux de manière à ce que les guitaristes habitués à Gibson ne se sentent pas dépaysés et que ceux habitués à Fender ressentent plus de confort. C'était totalement calculé comme démarche. Pour la forme du manche, qui se situait entre celui d'une vieille Telecaster et celui d'une vieille Gibson, j'avais le sentiment que Fender et Gibson avaient perdu à cette époque l'art de sculpter la forme du manche. Ils ne le faisaient plus aussi bien que pendant les années 50 et au début des années 60. C'était un véritable art perdu en court de route et j'avais souhaité remettre cela en avant. Ma démarche consistait simplement à conserver la beauté de certains éléments du passé et d'en corriger certains autres. Si tu prends une Stratocaster de 1959, le micro chevalet sonne comme un pic à glace ! Ce son est horrible ! C'est pourquoi on voit toujours Jimi Hendrix utiliser les micros manche et milieu, mais jamais le micro chevalet. Je voulais corriger ça. Je voulais également faire en sorte que l'on puisse obtenir le son d'un micro simple avec un humbucker. Conserver ce qui était bien et améliorer ce qui ne l'était pas. Un exemple tout bête : la plaque du jack sur le côté des Les Paul est en plastique et casse. J'ai opté pour des plaques jack en aluminium avec des grosses vis bien épaisses pour bien la tenir et cela n'a jamais cassé ! A l'origine, il y avait seulement un modèle PRS (corps acajou) et un modèle PRS Custom (corps acajou avec table érable sculptée). L'appellation PRS Custom 24 est arrivée lorsque nous avons commencé à faire des guitares à 22 frets. Ma mère était ornithologue et cela faisait donc sens pour moi de mettre ces oiseaux en repère de touche. J'étais en revanche considérablement surpris que les gens acceptent ces oiseaux ! A l'origine je pensais qu'une guitare sur cinq serait commandée avec les oiseaux, mais très vite les clients voulaient tous les oiseaux en repère. J'étais estomaqué ! J'ai également commis des erreurs dans mon parcours et celle de ne pas être venu passer deux semaines dans les magasins de Pigalle il y a dix ou vingt ans en est une. J'aurai du le faire il y a très longtemps car je me rends compte que la France est un pays de guitare. Tu regardes par la fenêtre de ta chambre d'hôtel la nuit, il y a des gens partout avec une guitare dans le dos, et ce même lorsque les magasins de musique sont fermés.  

PRS était à l'origine vu comme une marque "élitiste" qui proposait uniquement des instruments très haut de gamme puis vous avez étoffé votre gamme en proposant des guitares pour tous les budgets au grand dam de certains puristes de la première heure. Lorsque l'on joue une PRS SE faite en Asie, même si on ne retrouve pas les splendides finitions des versions US, on a vraiment l'impression d'avoir une très bonne guitare dans les mains. Est-ce que ces différentes gammes se font concurrence d'une certaine manière ? Je pense notamment aux gammes SE et S2.  

Tout d'abord merci pour le compliment car l'objectif de la gamme SE est justement celui de donner au guitariste plus que ce pour quoi il a payé! Toutefois, la gamme SE ne fait pas vraiment concurrence à nos gammes américaines. Je dirai qu'il s'agit de marchés à 80% séparés.  Certains guitaristes entrent dans l'univers PRS grâce à la gamme SE. Parfois cela suffit à étancher leur soif de PRS et il n'aurait peut être jamais acheté de PRS si cette gamme n'existait pas. D'autres au contraire aurait peut être fait l'acquisition d'une PRS en attendant davantage, mais cela leur permet de découvrir plus vite pour peut être passer plus tard au niveau supérieur. Mais je dirai que 80% des acheteurs sont différents entre les deux marchés. Mais regardons les choses dans le présent. Si tu avais besoin d'un micro pour t'enregistrer à la maison il y a quelques années, tu aurais du faire l'acquisition d'un micro Neumann ou d'un Shure par exemple. Aujourd'hui tu trouveras de très bonnes options de captation pour moins de 100 euros. Je dois même reconnaître que je suis soufflé par la qualité du micro de mon iPhone ! Je n'arrive pas à croire à quel point ce petit micro de rien du tout est aussi qualitatif. C'est donc ma vision pour les PRS SE. Ce sont de très bonnes guitares et si elles comblent le besoin d'un guitariste donné, alors il n'y a pas de raison pour ce dernier d'aller voir plus loin. Je n'ai vraiment aucun problème avec le fait de produire des choses qui coûtent moins d'argent. Ce qui me poserait problème, ce serait de produire moins cher et d'obtenir de la camelote. Je me l'interdis. Je suis ok pour produire moins cher mais uniquement si c'est pour obtenir un produit de qualité qui vaille le coup. Lorsque j'étais au NAMM cette année, il n'y a pas une guitare de notre stand qui n'était pas bien réglée et confortable à jouer. La seule chose qui peut heurter les ventes de nos meilleures guitares est que lorsque tu élargis ta gamme, les magasins peuvent être frileux pour tout prendre et préfèrent parfois vendre uniquement le produit qui partira le plus vite. Il y a donc des magasins qui commandent seulement des SE. C'est typiquement le cas en France car nos ventes ici sont nettement moins bonnes qu'en Angletterre, au Benelux , en Allemagne ou en Italie. C'est pourquoi il était vraiment important pour moi de donner toutes ces interviews et d'effectuer ces showcases en France, car PRS a besoin d'être plus connu chez vous !

Justement, pour ceux qui ignorent tout ou presque de PRS, peux-tu décrire succinctement les différences entre les différentes gamme de la marque ? 

Une SE est une guitare fabriquée en Asie par une main d'œuvre formée par nos soins et qui utilise nos designs. Nous fabriquons la plupart des pièces que nous utilisons, des mécaniques aux incrustations en passant par le chevalet ou les micros, et même sur ces guitares tout provient de notre chaîne de fabrication. Une S2 est une guitare fabriquée à Stevensville dans le Maryland. C'est la ville où nous sommes basés aux États Unis. Une S2 coûte un peu moins de la moitié du prix d'une PRS Custom "normale". La CE est la réédition d'un instrument que nous avions fabriqué vers 1990 et qui était très populaire. Les gens adorent leurs CE et nous avons donc recommencé à les fabriquer. CE signifie "classic electric". C'est tout du moins notre vision d'une guitare électrique classique qui combine des éléments des vieilles Fender comme le manche vissé en érable ou bien encore le chevalet ainsi que des éléments des vieilles Gibson avec les humbuckers et au final on aboutit à notre vision personnelle d'une guitare électrique classique avec la CE.  Puis nous avons la gamme Core avec les Custom, les McCarty et d'autres encore. Encore au dessus on trouve la gamme Artist Package et enfin nos guitares tout en haut de notre gamme, le Private Stock qui utilise les meilleurs bois, la meilleure fabrication, le meilleur de tout ! Le meilleur de notre Custom Shop en d'autres termes. Du Private Stock jusqu'aux SE, nous tenons à ce que toutes nos guitares soient bonnes, qu'elles sonnent bien et qu'elles soient confortables. Chaque guitare PRS est vérifiée. Chaque vendredi lors de notre réunion, nous ouvrons les étuis comme l'acheteur final et nous vérifions les guitares. Même les guitares SE sont contrôlées, parfois aux États Unis, parfois dans notre société en Angleterre. 

Au lieu de faire appel à des fabricants tiers, PRS a toujours opté pour fabriquer ses propres micros, ce qui contribue évidemment beaucoup à donner une identité sonore propre à vos instruments. Cela a-t--il également toujours été une évidence chez PRS ?

Oui absolument. Je suis attaché au fait que l'on produise nos propres micros et j'aime nos micros. Je trouve qu'ils sonnent vraiment bien. Il faut bien avouer qu'au départ nous n'avions pas très bonne réputation à ce sujet. Mais nous n'avons jamais cessé de nous améliorer et lorsque je signe des guitares lors de mes clinics, les micros PRS d'origine sont toujours en place sur les guitares de nos jours alors que dans le passé je voyais très régulièrement d'autres micros montés à la place. Cela n'arrive quasiment plus et c'est plutôt bon signe !

Peux-tu nous parler plus particulièrement de la nouvelle Paul's Guitar, ton modèle signature ?

Le but de cette guitare est surtout de pouvoir obtenir un vrai son de micro simple à partir d'humbucker. Ces micros sont d'ailleurs un peu différents, ils sont plus étroits que des humbuckers traditionnels. Leurs dimensions les situent entre un humbucker normal et un mini-humbucker et le son de ces micros est également à mi-chemin entre les deux formats. J'adore le son de cette guitare mais je n'aime pas vraiment son nom. Paul's Guitar ça ne sonne pas très bien même si ça a le mérite d'être une bonne description de ce qu'est cette guitare. 

Même si PRS est avant tout connu pour la fabrication de guitare, vous commencez à avoir une gamme d'ampli très complète, allant du clean jusqu'au hi gain. Souhaitez-vous développer de plus en plus ce genre de produits dans le futur ?

J'adore les amplis, c'est une composante si essentielle dans la chaîne du guitariste. Je joue d'ailleurs ces showcases sur notre ampli combo Sonzera. C'est un ampli qui a vraiment un joli son et qui sonne très puissamment dans la sono en façade. Plus personne n'utilise d'ampli 100W de nos jours à l'exception des gros groupes de tournée pro. Le Sonzera que j'utilise est une version 20W et je m'en sers comme s'il s'agissait d'un chanteur. Je place un micro devant, tout simplement (ndlr : et avec un réglage très "vocal", en coupant tous les aigus dont Paul trouve qu'ils sont suffisamment présents sur le potard de medium de n'importe quel ampli). J'ai eu la chance de trouver ce constructeur d'ampli talentueux, Doug Sewell qui vient du Texas et nous ne nous sommes plus jamais quitté depuis. Nous comptons bien développer encore davantage notre gamme d'ampli à l'avenir, aucun doute là dessus. 

Vous avez sorti récemment une lunchbox signature Mark Tremonti avec le PRS MT-15 qui développe un son vraiment impressionnant pour son prix...

Il s'agit clairement d'un produit classifié métal, mais ce petit MT-15 n'est pas un jouet. Il s'agit là d'un équipement on ne peut plus professionnel positionné dans un marché de jouet, mais il n'en demeure pas moins un ampli ultra professionnel. Mark Tremonti s'en est d'ailleurs servi pour enregistrer l'intégralité de son dernier album. Je suis très fier de cet ampli, il sonne vraiment bien !

Quels sont les artistes avec lesquels tu es le plus fier d'avoir collaboré ?

Je ne retiendrai pas une collaboration dont je serai plus fier que les autres, mais il y en a une qui a eu plus d'impact que les autres et c'est bien sur celle de Carlos Santana. Plus récemment, nos collaborations avec Mark Tremonti et John Mayer ont eu énormément d'impact positif aussi. Mais tous les artistes avec lesquels nous avons travaillé ont eu de l'impact sur la marque. Je les respecte tous et c'est un honneur pour moi de les entendre et de les voir jouer sur nos guitares. Mais si je me retrouve dans un avion et que quelqu'un me demande qui joue sur mes guitares, le premier nom qui me viendra à l'esprit sera indiscutablement Carlos Santana. 

DISCUSSIONS SUR LES FORUMS

COMMENTAIRES (2)


22cmoi
# Publié par 22cmoi le 10/05/2019 à 14:51   Répondre
Bonjour,

Article intéressant mais quand même "avec" langue de bois (questions qui vont bien...) :

Si PRS, tout comme Lag et bien d'autres ont délocalisé ou fait fabriquer en Asie ce n'est pas pour le bonheur des guitaristes ou par soucis d'ordre moral de style "ce serait bien que le smicard puisse jouer aussi mes guitares", c'est pour s'insérer dans tous les segments de tarifs, comme cela se passe dans l'électro-ménager ou la TV/vidéo/hifi où désormais (enfin depuis au moins 15 ans quand même...) acheter de la marque ne veut plus rien dire... Ou nettement moins qu'avant.

En fait le principe est de profiter du manque de social (absence de règle) de certains pays et des bas salaires de ses salariés pour que d'autres puissent continuer à consommer... Notre manière de consommer influe sur l'avenir des citoyens que nous sommes.

Mon intervention n'est point un procès à cette marque, qui fabrique d'excellents instruments (même délocalisée...) c'est juste pour dire que même chez nous, en Europe, cette pratique, généralisée pour tout, a un coût social qui met en péril les fondement même de notre société ET qui ne résout rien à long terme...

Sinon effectivement l'article est plaisant à lire et les PRS sont de très bons instruments.
nicorigolo
# Publié par nicorigolo le 07/05/2019 à 18:07   Répondre
Entretien très intéressant et sans langue de bois notamment sur la concurrence SE et US.
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