John_Mac_Rigole a écrit :
Prenons un exemple simple. Il y a quelques jours, j'ai joué avec un ami. L'ayant expérimenté avec lui, je suis absolument sûr qu'à son stade, il ne distingue pas un arpège, d'une montée de gamme et d'un chromatisme. Je suis absolument persuadé qu'il ne « l'entends pas ». Partant de ce constat, il est certain que le chemin sera encore long avant qu'il puisse profiter de cette diversité dans ses propres chorus sans exercer de « calculs savants ».
J'ai été victime de cette carence pendant pas mal de temps et désormais, j'entends parfaitement lorsqu'on se trouve dans un arpège, une gamme ou un chromatisme. Ma réflexion sur la mémoire, c'est que si quelqu'un est doté d'une mémoire structuré un peu différemment, il parviendra peut être à distinguer ces trois type de jeu très tôt et pourquoi pas en une seule séance d'explication.
J'ai un intérêt particulier pour la mémoire parce que je suis moi même doté d'une mémoire immédiate quasiment nulle, mais je suis capable de reprendre une conversation que j'ai eu, il y a 5 ans, en langue anglaise, comme s'il n'y avait pas eu d'interruption entre les 2 époques. Et quand je suis au restaurant, dès que j'ai refermé le menu, je ne suis pas capable de savoir ce que j'ai choisi, alors que le serveur prend la commande pour trois tables sans la noter.
Quel est votre expérience ou votre sentiment concernant « mémoire et musique » ?
John, tu confonds grammaire et vocabulaire.
Quand j'ai une conversation en anglais, j'entend mon interlocuteur, et je lui répond avec une phrase qui a du sens par rapport à ce qu'il vient de dire.
Voila, pour moi le but en musique est exactement le même.
Si tu penses absolument que pour avoir une conversation il faut passer par l'étape: "bon, il vient d'utiliser un sujet au masculin avec un verbe transitif conjuqué au passé simple et un complément d'objet direct au pluriel", tant mieux pour toi, mais je continue à penser c'est une voie compliquée et qui t'éloigne de la conversation.
Pour moi l'objectif du musicien accompli est bien décrit dans cette interview de Mike Scott, le gratteux actuel de prince:
"Quand Prince vient te voir pour te montrer un morceau ou un plan, il te le joue *une seule fois*: si t'es pas capable de rejouer ce qu'il vient de faire à la note près, tu ne vas pas faire long feu dans le groupe...".
Quand je dis il faut entendre la musique, je dis entendre les sons, l'émotion, le sens profond. Je suis en général capable de chanter ce que l'on vient de me jouer et je ne m'interroge pas sur quelle gamme, quel chromatisme, etc vient d'être utilisé.
J'ai 2 potes pianistes qui sont pro et qui sont vraiment à très très haut niveau: en gros en quelques secondes il te rejouent un morceau que tu leur fait écouter. Et bien si je leur demande: "et la c'est quelle suite d'accord?" et bien tout d'un coup ils s'arrêtent et ils se mettent à réfléchir *intensément*. L'un deux est même incapable de nommer la plupart des accords qu'il joue. Il les *entend* et il les joue. Les nommer c'est autre chose.
Le but c'est la communication musicale. Avec eux je ne vais pas communiquer sur "tu peux utiliser tel ou tel arpège?" ou "plutot sur cette gamme". Ca va plutot être: "plus intense à ce moment la", "la tu joue un peu trop triste et mélancolique", "essaye facon bossa".
Regarde les vidéos pédagogiques de Joe Pass: il est incapable de nommer la plupart des accords qu'il utilise. A un moment il essaie de jouer la gamme majeure pour montrer sur quel gamme il se base et il se plante!
Et Joe Pass pour moi c'est vraiment un des gratteux absolus.
Et tu sais comment il a appris? Son père, qui travaillait dans une usine, avait décidé que son fils Joe serait musicien. Dès que son père entendait un morceau qu'il aimait à la radio, il appellait joe et lui disait "vas-y, joue ce qu'il joue".
Idem pour Jimmy Bruno: il explique que quand il jouait ado avec son père, il n'y avait pas de mots, la communication se faisait sur la gratte directement.
Chacun sa méthode et ses convictions. Mais moi c'est *ca* que je veux atteindre. C'est communiquer avec les autres musiciens, avec mon instrument, sans même ouvrir la bouche.
Lis les interviews de Bireli sur le duo avec Sylvain Luc: ils ne préparent rien, aucun arrangement n'est prédéfini. Ils vont en studio, l'ingé appuie sur record, et ils commencent à jouer en se *regardant* (j'emploie les mots exacts de Bireli).
Voila ce que je veux dire par "entendre.jouer.comprendre": le "comprendre" est facultatif pour beaucoup de musiciens émérites.
Et, c'est souvent l'objet de mon propos, pour beaucoup de ceux qui passent trop de temps sur le "comprendre": ca fini par les bloquer et ils n'entendent pas et ne jouent pas. J'ai plusieurs potes qui ont 15 ans (!) de conservatoire derrière eux et qui sont dans ce cas: les répétes avec eux sont infiniment longues et lourdes car ils ont absolument besoin du langage verbal ou visuel pour pouvoir jouer. On communique très peu en fait. C'est comme faire l'amour avec un manuel.