Un ptit miroir à l'intention de nos zamis forumeurs si bien-pensants et si prompts à dégainer leur vertueuse indignation...
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Les racines de la violence : réflexion sur les mécanismes de la barbarie
Par Jan Philipp Reemtsma, philosophe et sociologue allemand
Comment est-il possible que des hommes "ordinaires" voire "des pères de famille ordinaires",
commettent des atrocités inimaginables, participent à des massacres, tuent non seulement d'autres hommes, mais aussi des femmes et des enfants, humilient, martyrisent, torturent à mort des êtres humains au nom de la science.
Cette question nous préoccupe. Nonobstant, c'est une question inepte.
Inepte parce que la réponse tombe sous le sens : qui d'autre, sinon des "hommes ordinaires", peut commettre ces forfaits ? Il suffit de se rappeler les exactions de l'armée française en Vendée, de penser aux atrocités commises par les conquistadors espagnols, de se remémorer les massacres des soldats romains en Gaule.
Tout cela aurait été impossible s'il avait fallu engager des sadiques pathologiques, si un grand nombre d'hommes prêts à user de violence n'avait été disponible - et celui-ci l'est toujours. Il s'agit là d'une leçon anthropologique si fondamentale que l'on ne devrait pas, en voyant s'étaler dans les journaux les photos de tortionnaires, le sourire aux lèvres dans un centre de torture en Irak, ou en découvrant les récits sanglants de massacres perpétrés par telles ou telles milices au Soudan ou ailleurs, recommencer à s'étonner pour oublier la leçon l'instant d'après.
(...)
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Si l'on cherche à élaborer une phénoménologie de la violence, celle-ci se déploie en trois différentes formes de rapport au corps. On peut vouloir supprimer le corps de quelqu'un parce qu'il obstrue la route (quel que soit le lieu que l'on souhaite rejoindre - la cache d'un coffre-fort, la capitale d'un pays ennemi, etc.). La violence que l'on emploie alors n'est pas dirigée contre ce corps en particulier, elle sert à atteindre un but. Puisque cette violence se réfère au lieu même où se trouve ce corps, je la qualifie de violence localisante.
On peut également vouloir le corps d'un autre pour en faire un usage quelconque. Cette violence-là, je la nomme raptive ; en général, elle est sous-tendue par des motivations d'ordre sexuel. La violence localisante veut se débarrasser du corps, la violence raptive veut au contraire le posséder. Mais, il existe une violence qui n'a pour autre fin que la destruction du corps, et ce non comme résultat ou dommage collatéral d'une autre forme de violence, mais comme intention première dirigée contre ce corps. J'appelle cette dernière forme violence autotélique (elle est elle-même sa propre fin).
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Il ne sert à rien de faire comme si la violence autotélique n'existait pas. Encore moins faut-il nier qu'elle fait partie des potentialités humaines et qu'une majorité de gens en use, dès qu'elle le peut. Ce qui devrait prendre la relève des illusions n'est donc pas l'espoir en un avenir radieux mais un mélange de peur et de conscience de soi. Je parle de la peur au sens sartrien : celle de savoir qu'on a déjà failli et que ce qui s'est produit peut se reproduire d'autant plus facilement.
Pour ce qui est de la conscience de soi, il s'agit de se rendre compte que la restriction de la violence par l'interaction, par le contrôle des institutions et la limitation des moyens dont dispose le monopole d'Etat sur la violence a probablement représenté le plus grand progrès de l'histoire de l'humanité en termes de civilisation. Nous devons nous y tenir.
A ce composé de peur et de conscience de soi s'ajoute la compréhension des mécanismes susceptibles de plonger en un tour de main une société moderne dans un état de barbarie extrême, ainsi qu'une sensibilité aux conséquences que peuvent entraîner certains débats comme ceux qui prétendent relégitimer la torture.
'Human beings. You always manage to find the boring alternative, don't you?'
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- Quand Redstein montre l'abattoir, l'imbécile regarde Redstein - (©Masha)