Tu ne fais pas une règle en prenant les exemples extrêmes, qui se comptent sur les doigts d'une main en France, actuellement vivant. Et encore. En Suisse, une loi sur l'internement à vie a été décidée. Lors du procès du pire psychopathe de ces 20 dernières années, l'un des experts psychiatres a déclaré qu'il était irrécupérable, l'autre non... Bref, c'est une loi sans objet, car il est extrêmement rare qu'un expert puisse attester du caractère irrécupérable d'un individu.
Mais quoi qu'il en soit, enfermer un être humain à vie, sans perspective de sortie est une torture abominable, quel qu'en soit la raison. Mais c'est là qu'on touche nos limites, qui sont données par des valeurs contradictoires. Il faut protéger la population contre les personnes dangereuses / Il faut respecter la vie humaine. Il faut entendre la douleur des victimes / il faut permettre aux criminels de s'amender.
Voici le magnifique témoignage d'un procureur. Je trouve qu'il illustre bien notre impuissance face à ces questions insolubles. C'est une triste histoire, mais beaucoup plus banale.
Citation:
L'ambiance est pesante, comme souvent, comme toujours dans ce genre de dossiers. Sur le banc des parties civiles, Laura et sa fille Emma, se raccrochant l'une à l'autre comme depuis des mois, depuis ce soir-là où leur vie a explosé. Un samedi pluvieux, tard. Christophe est allé chercher Matteo, son fils, chez ses parents où il a passé quelques jours. C'est un peu loin... Il a mangé chez eux puis a installé son petit dernier, bien sanglé, dans son réhausseur à l'arrière, où il s'est très rapidement endormi. Puis il a pris la route, + de 2h30 mais Christophe n'est pas pressé... Tranquille. C'est à 20 minutes du domicile familial que tout s'arrête dans un fracas de tôles... Christophe roule sur une voie où il est prioritaire. Il ne va pas vite, il pleuviote, il fait nuit... D'1 coup, 1 autre véhicule percute son increvable Ford. 1 poignée de secondes, Christophe & Matteo n'ont même pas le temps se réaliser ce qui se passe, 1 choc d'une incroyable violence... Un immense chaos, puis le silence sur cette petite route de campagne.. Le coin n'est pas très fréquenté, et nul ne sait combien de temps s'écoule avant l'arrivée du véhicule suivant, qui appelle les secours. Ils ne peuvent rien faire pour Christophe, leurs tentatives de réanimation restant vaines. Matteo décède à l'hôpital le lendemain...
Hervé, dans l'autre véhicule, s'en sort moins mal, mais il a 1 traumatisme crânien, son genou droit est en miettes & l'une de ses côtes, cassées, lui a perforé un poumon. Les gendarmes vont patienter plusieurs semaines avant de l'interroger...Et ils ont 2/3 questions à lui poser.
Hervé circulait sur une route perpendiculaire à celle qu'empruntait Christophe, et allait en face. Il avait un stop, qu'il n'a pas marqué. Selon les conclusions de l'expert en accidentologie, il allait vite, trop, au moins 120 km/h sur une route limitée à 90... Mais surtout, les prélèvements sanguins effectués sur Hervé ont montré qu'il était alcoolisé, plus de 2 grammes. Il reconnaît, il sortait d'une soirée, oui il avait bu, un peu, il ne pensait pas avoir 1 taux aussi élevé... Il se sentait capable de conduire, il était en forme. Il n'a pas fait attention au stop. Il connaît ce coin, il n'habite pas loin, il n'y a jamais personne sur ces petites routes... Il ne se souvient pas être allé vite, mais si l'expert le dit... Il reconnaît que quand ça circule bien il a tendance à aller un peu vite...
Hervé a été convoqué en justice, évidemment... Il encourt 10 années d'emprisonnement. C'est Monsieur Tout le monde Hervé. Il avait bu ce soir là mais personne de son entourage ne décrit autre chose que des consommations occasionnelles, festives. Une petite tendance à appuyer sur le champignon mais il a 10 points sur 12 sur son permis, ce n'est pas un chauffard non plus... A la barre aujourd'hui Hervé reconnaît d'une voix blanche, tout, le stop, l'alcool, la vitesse... Il a posé sa béquille sur le banc derrière lui. Il se cramponne à la barre. Il ne cherche pas à éluder sa responsabilité, car il n'a pas d'excuse. Il dit qu'il va mal depuis, pas physiquement ça, bon... Hervé fait un geste de la main comme pour balayer la douleur physique, comme si ce n'était rien, comme si c'était bien fait... Mais il essaye d'expliquer qu'il est dévasté d'avoir tué ce jeune père et son fils, sa fille a presque l'âge de Christophe et elle est enceinte, et... La voix d'Hervé se brise et il s'excuse, car il n'a pas le droit de se laisser aller, ce n'est pas à lui d'être triste...
Il ajoute qu'il ne travaille plus, ne conduit plus.
Le président l'interroge sur sa vie depuis. On sent qu'il est au fond d'1 gouffre mais qu'il répugne à le dire. Une expertise psychologique réalisée pendant l'enquête décrit un état dépressif massif, une tristesse envahissante. Laura parle de Christophe, de ce qu'ils avaient construit et du point auquel il lui manque, et de leur fils... Quand elle veut raconter comme elle l'aimait, comme c'était un petit garçon adorable et joueur, elle ne peut plus, s'excuse... Elle ne réclame pas vengeance. Elle dit que ça ne devait pas arriver, qu'elle est en colère contre Hervé mais qu'elle voit à quel point il va mal... Elle se rassoit. L'avocat de Laura, d'Emma et de tous les proches de Christophe décrit comme c'était un être solaire, et comme Matteo amenait la joie partout.
Hervé s'est assis, sur le banc des prévenus. Il écoute et il pleure, en silence, comme Laura et Emma. Je requiers comme les procureurs le font dans ces dossiers, je dis qu'un véhicule est une arme, avec laquelle on peut ôter des vies ; qu'Hervé a cumulé les fautes... Je rappelle que pour une décision inconsidérée, tant de vies sont irrémédiablement abîmées, et qu'aucune peine ne ramènera Christophe et Matteo... Comme à chacun de ces dossiers j'ai longuement réfléchi avant, Hervé mérite-t-il d'aller en prison?.. La gravité des fautes et l'importance du préjudice me font requérir que oui... Mais que c'est dur, me dis-je en me rasseyant, que c'est dur.
L'avocat d'Hervé se lève. Il explique que son client ne voulait même pas être défendu. Et puisqu'il ne veut pas en parler, il décrit la non vie d'Hervé depuis quelques mois. Il s'est renfermé, n'a plus goût a rien, et au fond pense qu'il aurait été bien mieux que ce soit lui qui s'en aille ce soir là sur cette foutue route, puisque tout est sa faute, TOUT. Il plaide longtemps, et bien. Il plaide un homme dont 1 partie est morte ce soir là mais qui ne mendie ni la pitié, ni un pardon qu'il sait ne pas mériter... Qui ne demande plus rien et qui se fout en fait d'être incarcéré, ce soir ou le mois prochain, puisque rien n'a d'importance, plus rien n'a de saveur.
Il nous parle de son épouse, ses enfants qui ne le reconnaissent pas, à qui il semble hors de leur portée. Il ne plaide pas la diminution de la peine requise parce que dit-il, ces réquisitions ne font pas le poids face à la douleur subie et aux larmes versées, de tous côtés.
Hervé n'a rien à ajouter indique-t-il, il ne peut infliger ses "excuses minables" à ceux à qui il a fait tellement de mal... En fin de journée Hervé sera condamné à 4 ans d'emprisonnement dont 2 avec sursis probatoire. Une peine aménageable à l'époque. Je ne formerai pas appel.