puisque tu cites courrierinternational, tu aurais pu citer cet article.
Citation:
Chronique
PARIS-BERLIN - Retour aux nationalismes
Le rejet massif de la Constitution européenne par les Français, le 29 mai, a totalement bouleversé la donne en Europe. Le projet de l'Union politique semble dans l'impasse. Il est en tout cas privé de ses promoteurs les plus importants, car le président français, qui est à l'origine de ce désastre, a perdu toute crédibilité aux yeux de ses pairs. Quant au chancelier allemand, il a l'esprit ailleurs : il vient de s'engager dans la bataille des élections législatives anticipées, après avoir perdu l'un de ses principaux bastions régionaux.
"Le non français, c'est la crise en Europe", constate la Frankfurter Rundschau. "On peut imaginer diversers formes et compositions pour l'Union européenne. Mais, sans la France, l'UE n'est pas plus viable que sans l'Allemagne. Lorsque l'un de ces deux Etats trébuche, l'ensemble de la communauté peut chuter et se briser la nuque", estime ce quotidien de gauche, qui s'étonne de l'incohérence des arguments des partisans du non en France. "
On ne distingue aucun message clair dans ce rejet, aucune revendication de changements concrets qui pourraient transformer le non en oui. Il est donc exclu de miser sur une simple révision du texte de la Constitution."
"Le processus d'intégration continuera, malgré la panne causée par les Français", estime pour sa part la Süddeutsche Zeitung. "Il faudra réparer les choses ensemble. La seule alternative serait une abdication complète." La Rundschau aussi recommande de se "concentrer sur la réforme de l'Union européenne".
Mais, pour que la mécanique européenne se remette en marche, il faudra sans doute partir sur de nouvelles bases et notamment dissiper certains malentendus tenaces qui ont corrompu l'engagement européen de la France. "Tous les gouvernements français, quelle que soit leur couleur politique, ont toujours présenté l'Europe comme un rempart contre un monde hostile", résume la Frankfurter Allgemeine Zeitung. A Paris, "la vision politique a toujours été celle d'une Europe-puissance menée par la France et l'Allemagne, et capable de tenir son rang vis-à-vis des Etats-Unis, de la Russie ou de la Chine.
Contre les réalités économiques, les Français ont toujours interprété le Marché commun comme un outil protectionniste, et cela aussi bien au sens commercial restreint que dans celui d'une protection de certaines catégories sociales, comme les agriculteurs."
Les éditorialistes du quotidien français Le Monde sont encore plus explicites. "Ce que les Français ont découvert et qu'ils viennent de sanctionner, c'est que l'Europe ne ressemble pas à celle qu'on leur avait promise", écrit Thomas Ferenczi. "On leur avait parlé d'une Europe à la française, bâtie sur le modèle dont ils sont si fiers et appelée à porter la parole de la France dans le concert international. L'Europe-puissance devait être le prolongement de la diplomatie de l'Elysée et du Quai d'Orsay. De la défense des services publics à celle de l'exception culturelle, la France était censée imposer sa loi à l'Union. Les Français ont compris qu'elle n'en a plus le pouvoir."
"Depuis cinquante ans", renchérit Arnaud Leparmentier, les Français "se croient européens, mais n'ont accepté l'Europe qu'à condition qu'elle soit une grande France, un levier d'Archimède qui lui permette de recouvrer sa puissance d'antan et de se protéger de l'Allemagne."
En clair, l'engagement européen de la France n'était que du nationalisme déguisé. Vraie ou fausse, cette thèse aurait au moins le mérite d'expliquer le malaise insondable des défenseurs du oui au cours de la campagne, opposés qu'ils étaient à des nationalistes de gauche ou de droite qui n'avaient pas honte de s'afficher comme tels.
"Le fait national n'est pas une maladie dont il faudrait guérir l'Europe", affirme de son côté le quotidien conservateur allemand Die Welt. Selon l'éditorialiste de ce journal, les responsables politiques européens devraient cesser de poursuivre "les mirages internationalistes de grandeur, d'harmonisation et de nivellement". Au lieu de cela, ils devraient "élaborer des structures permettant à des Etats-nations souverains et autonomes d'organiser entre eux une compétition féconde", car "l'une des conditions essentielles de la liberté et du progrès est la concurrence intense, qui ne doit pas nécessairement dégénérer en guerre". Affirmant que l'échec du référendum français est une bonne nouvelle pour l'Europe, cet auteur appelle de ses vœux un tournant historique en faveur d'une Europe libérale des nations concurrentes.
Le non français, parce qu'il est fortement teinté d'égocentrisme national, semble avoir désinhibé un peu partout les adversaires de l'intégration, y compris dans cette Allemagne sur laquelle les dirigeants français croyaient pouvoir compter.
Marco Schütz