Voila un article très interessant piqué dans le blog de Normal' Sup (section PS
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Dimanche soir, 20H00 et des poussières. Sarkozy émerge de son QG, le visage mangé par un sourire de conquérant. Et flanqué de deux grandes blondes. Nicolas Sarkozy, deux blondes, une grosse voiture, qui va vite. Geste de winner par la fenêtre. C'est un peu un succédané d'Al Pacino dans Scarface. Non, c'est plutôt le Tom Cruise de Cocktail. Bref, c'est l'Amérique, en tout cas celle que chantait Joe Dassin (il la veut et il l'aura), autrement dit l'Amérique vue de France. Plus précisément, l'Amérique reaganienne ; non plus 2007, mais 1987.
Remarque lue quelque part à propos de l'affiche sarkozyenne de premier tour : on dirait un candidat à la députation en Sarthe, millésime 80's. Et c'est vrai qu'elle transpirait les eighties, cette photographie officielle. Sourire carnassier et costume bien boutonné ; une caricature de petit yuppie. Tout est caricatural, comme si l'enfant de Neuilly ne vivait et ne voyait la patrie de l'oncle Sam qu'à l'aune des soap operas et des œuvres les plus excessives. "Ensemble, tout devient possible" ? Un mantra de séminaire de management, version pensée positive et coach personnel. Les pétages de plomb à répétition et les menaces envers ceux qu'il soupçonne de trahison ? Copie conforme des délires paranoïdes de Tony Montana dans Scarface; ou du Pat Bateman d'American Psycho. La louche modération quant à la scientologie, les déclarations quant à l'utilité sociale de la religion ? Echo direct de la mainmise des sectes, chrétiennes et autres, sur les repenti-e-s du show-biz américain. Les meetings tribuniciens, calibrés, filmés et retransmis au cordeau ? Un télé-évangélisme laïque. Et cetera.
Sarkozy a rassemblé les voix de près d'un tiers des Français, et est donné gagnant par moulte sondages. Faut-il en conclure que les Français sont des veaux, trop stupides pour éviter de se laisser prendre à de si grosses ficelles ? Les faits sont un peu plus complexes. Fondamentalement, les idées de NS, et la posture qui va avec (ou l'inverse) sont comme un gros milk shake, ou un big mac dégoulinant. Elles ont beau rester sur l'estomac une fois ingérées, elles n'en demeurent pas moins visuellement plus alléchantes que des mets plus élaborés. Couleurs vives et odeur forte, goût net et prononcé, elles parlent aux sens même les plus frustres et agissent sur nos pulsions les plus primaires. Elles sont tout simplement régressives, se mangeant avec les doigts, faisant fi des bonnes manières. "Travailler plus pour gagner plus", cela parle clairement et nettement à l'individu et à ses désirs. "Partager les richesses" ou "pour une France plus juste, plus solidaire", a contrario, cela parle d'une entité abstraite, cela s'adresse à un collectif, autrement dit, à aucun individu en particulier. Arriver à se mettre à la place d'autrui, parvenir à comprendre le concept de solidarité, cela demande déjà un effort intellectuel, nécessaire pour s'arracher à son individualité première. Tenir un langage de gauche, c'est parier sur l'intelligence et la force d'abstraction des citoyens. Parler le sarkozien, c'est capitaliser sur les ressorts les plus surs des notre paresse ordinaire.
Il pourrait sembler que l'on rejoue en fait le vieux refrain du combat droite-gauche. Il a sans doute toujours été plus facile d'être conservateur que progressiste. Mais l'époque et les médias rendent cette tâche plus dure que jamais. Non pas que ces derniers soient plus acquis aux "puissances d'argent" que par le passé ; leur vice, aujourd'hui, est bien plus de nourrir l'envie et donc la frustration, la population s'appauvrissant. La télévision ne dégage pas de l'espace disponible dans les cerveaux, elle y plante, surtout et d'abord, les germes de la violence. Et pour le coup, ce ne sont pas Pernault et Charles Villeneuve qui sont à blâmer, mais les bien (à première vue) inoffensifs Nikos Aliagas, Benjamin Castaldi et autres Flavie Flament. Aux innocents les mains pleines ; en l'occurrence, elles seraient plutôt entachées de culpabilité. TF1, M6 et France 2 ouvrent à fond le robinet à peoplerie, affichant à longueur d'émission l'argent facile, la jet set internationale, vendant du rêve de réussite à coups de radio crochets à la sauce real TV. S'alignant sur les abîmes des pires chaînes américaines. C'est bien simple : c'est un supplice de Tantale permanent. Vous vivez à 4 dans un 30 m² délabré. Vos parents n'ont ni l'entregent, ni les moyens matériels pour vous donner un coup de pouce dans la vie. Votre pedigree social et scolaire vous prédestine à des études moyennes, garantissant tout juste l'entrée dans le précariat le plus incertain. Mais les amis de Nicolas Sarkozy, Bouygues en tête, vous bétonnent le cerveau à coup d'images clippées, érotisées, étalage de tout ce qui existe et de ce que vous n'aurez pas. Vous voulez donc l'avoir. Deux voies s'offrent à vous : la délinquance, en quête d’une jouissance immédiate, ou le sarkozysme - travaillez plus, endettez-vous, vous aurez plus. La boucle est bouclée : vous votez Sarkozy, ou vous contribuez à faire voter les "honnêtes gens" pour lui. Implacable piège dans lequel s'enlise la France depuis des années maintenant …
La voilà, l'américanisation de notre société. La Francamérique qu'annonce Sarkozy. Abrutissez-vous, de travail et de consommation ! Le nez dans la coke, les yeux gagnés par la démence, le Tony Montana de Brian DePalma beugle, pour justifier son empire financier bâti sur le trafic de drogues : "j'ai travaillé pour avoir tout ça". En mai 68, on lisait sur un mur : "cours connard, ton patron t'attends". Hier, dans son meeting de Bercy, Sarkozy affirmait vouloir "tourner la page de mai 68". Pour ouvrir celle de mai 1988 ?