michel audiard, collabo impénitent :
http://www.lemonde.fr/idees/ar(...).html
Le 17 mars 1947, Michel Audiard, bientôt 27 ans, futur cinéaste de
Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages (1968 ), est convoqué au commissariat du parc Montsouris. L’ordre émane de la Cour de justice de la Seine, « section de l’indignité nationale ». Dans les archives du groupe Collaboration a, en effet, été retrouvée une fiche d’adhésion, datée de 1942, portant son nom et son adresse.
Face aux policiers, le cave se rebiffe. Il dément avoir cousiné avec Abel Bonnard, Pierre Drieu la Rochelle ou Pierre Benoit au sein de ce cercle soutenu par les autorités allemandes. Non, il n’a rien signé. Il a été inscrit
« à [s]on insu », se défend-il. En l’absence de preuves, le jeune homme ne sera pas inquiété.
Les inspecteurs qui ont reçu Michel Audiard l’avaient déjà interrogé le 5 octobre 1944. Ce jour-là, ils venaient arrêter, à son domicile de Bois-Colombes, Robert Courtine, collaborateur notoire, ex-rédacteur en chef de
L’Appel, qui fut par la suite chroniqueur gastronomique au « Monde », sous le pseudonyme de La Reynière. La ligne éditoriale de cette revue, fondée par un membre du Parti populaire français (PPF), était dénuée d’ambiguïté. Elle privilégiait
« la lutte antijuive ». « Pour que ça change, il faut d’abord : 1- Que les Juifs soient expulsés d’Europe ou envoyés dans des camps de travail. 2- Que les Francs-Maçons, jusqu’ici dans l’ombre, soient mis en pleine lumière et marqués d’un signe infamant. »
A l’automne 1944, Courtine est en fuite. Parti précipitamment à Sigmaringen, il sera capturé en 1946 et condamné à dix ans de travaux forcés. Michel Audiard ouvre donc la porte aux enquêteurs. Que leur dit-il ? Il habite là, à l’occasion. Oui, il connaît bien Robert Courtine, qui lui a permis d’écrire dans
L’Appel. Grâce à lui, il a fait ses débuts dans la presse. Il a signé quelques contes et nouvelles. Pas de quoi fouetter un chat. En tout cas, pas de quoi tomber sous le coup de la loi. Après une nuit en garde à vue, Audiard est relâché.
Infâme réplique
Hormis une mention dans un ouvrage de l'historien Pascal Ory, ses activités sous l'Occupation n'avaient nullement été évoquées par les biographes du dialoguiste des
Tontons flingueurs (1963), encore moins documentées. L'intéressé lui-même a paru oublieux à ce sujet. Il affirmait qu'il n'était à l'époque qu'un
"gosse" affamé - quand il avait 23 ans en 1943 - voleur de vélos et livreur de journaux à Paris.
De Michel Audiard, l'humoriste gouailleur, l'inventeur profus de "mots d'auteur" pour le cinéma français durant trois décennies, les cinéphiles savaient l'admiration qu'il a toujours portée à Louis-Ferdinand Céline, dont il pouvait pratiquement réciter par coeur
Voyage au bout de la nuit. Après-guerre, Audiard défendra l'oeuvre et l'homme qui, lui aussi, collabora à
L'Appel.
Il y eut bien quelques indices, çà et là. Par exemple, lorsque Audiard campa, dans
Carambolages (1963), un inspecteur collabo, nostalgique des méthodes de la Gestapo, ou quand il se permit dans
L'Entourloupe (1980), cette infâme réplique à propos du nez d'un juif :
"Vise un peu : quel trottoir à mouches !"
A la faveur d'un numéro spécial consacré à la Série noire, dont Audiard a adapté de nombreux titres au cinéma, Franck Lhomeau, rédacteur en chef de la revue des littératures policières
Temps noir, a poussé plus loin la curiosité. Il s'est plongé dans les archives de la police et de la justice. Il n'a trouvé aucune trace du supposé engagement de Michel Audiard dans un régiment de cuirassiers en août 1944. Pas d'explication non plus au fait qu'il ait échappé au service du travail obligatoire.
Franck Lhomeau a aussi épluché les articles de Michel Audiard dans la presse collaborationniste. Premier constat : les récits de celui-ci, truffés de caricatures haineuses, exsudent un féroce antisémitisme. En témoigne la nouvelle
Le Rescapé du Santa Maria, parue dans
L'Appel en 1943. Les juifs ont une
"étrangeté désagréable", une
"veulerie suante" et une
"odeur de chacal, écrit-il.
Jacob Brahm ! Ephraïm ! La conjuration des synagogues ! Le petit youpin savait pertinemment ce qu'il faisait en proposant son harem à l'assouvissement de votre concupiscence... En vérité, Messieurs, l'heure prochaine de votre pendaison marquera la manifestation de l'immanente justice !"
Quelques mois plus tard, Michel Audiard publie dans
L'Union française, journal nauséabond, une critique élogieuse d'
Autopsie des spectacles. L'auteur, le dialoguiste Jean-Pierre Liausu, y dénonce les
"machinations de la juiverie omniprésente" dans le milieu culturel. Michel Audiard enchérit :
"Le monde qu'il est convenu d'appeler "artistique" et qui demeure dans sa majorité le plus coquet ramassis de faisans, juifs (pardonnez le pléonasme), métèques, margoulins petits et grands, aventuriers ratés, salopards réussis (...)." Quant à Joseph Kessel, Audiard le qualifie de
"petit youpin".
Passé à la critique cinématographique en 1948, il étrille les films sur la Résistance (
"Avec quelques accents de clairon, une forte dose de mitraillettes, agrémentées d'une légère teinte de croix de Lorraine, à tous les coups ça marche") et porte aux nues
Les Dieux du stade, de Leni Riefenstahl, proche des nazis, un
"authentique chef-d'oeuvre", assure-t-il. Rendons à César ce qui lui appartient : les cons, ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît.
Macha Séry
Le Monde, 27 octobre 2017
https://criminocorpus.hypothes(...)35329