Je met des articles encore et tjrs:
Un entretien avec un analyste américain
Simon Serfaty : «Les Etats-Unis vont devoir renforcer leur rôle»
Premier titulaire de la chaire Zbigniew Brzezinski au Centre international d'études stratégiques à Washington, dont il a dirigé le programme européen pendant dix ans, Simon Serfaty estime que le rejet du traité constitutionnel non seulement «affaiblit l'Europe dans le monde», mais «risque d'obliger les Etats-Unis à renforcer leur rôle».
[30 mai 2005]
LE FIGARO. – Le rejet du traité en France est-il un échec pour l'Europe ?
Simon SERFATY. – Quelles que soient nos lectures respectives du traité constitutionnel, son rejet en France est un échec pour l'Europe. En toute probabilité, le traité est mort. Il ne reste plus qu'à attendre le référendum aux Pays-Bas pour l'enterrer. Le premier ministre britannique, qui pourra dorénavant échapper au rendez-vous qu'il s'était fixé pour le début de l'année prochaine, en est un bénéficiaire immédiat. Il pourra se présenter comme l'architecte de la relance lorsqu'il assumera la présidence du Conseil européen le 1er juillet prochain.
En disant «non» à une idée qui était la sienne, la France se met à la traîne. Les Français semblent préférer le sur-place, sinon la marche arrière. Quel gâchis !
Cet échec peut-il avoir un impact sur le poids de l'Europe dans les relations transatlantiques et dans les négociations internationales en général ?
L'Europe n'a de poids que dans la mesure où elle s'exprime comme une union. Sinon, son influence se réduit d'autant. Cela s'est vu lors de la crise sur l'Irak lorsque Chirac, traduisant la préférence d'une majorité des grands publics européens, n'a pas pu faire obstacle à un président américain qui, lui, bénéficiait du soutien d'une majorité des chefs d'État et de gouvernement en Europe. Le traité constitutionnel renforçait le poids de l'Europe dans la mesure où il introduisait une identité européenne dans un cadre unitaire qui n'existe pas aujourd'hui. L'Europe, ayant dit ce qu'elle allait faire, échoue de nouveau dans son effort de faire ce qu'elle a dit.
Le rejet du traité constitutionnel est-il de nature à conforter certains préjugés américains sur le clivage entre «vieille» et «nouvelle Europe» ?
Certains, aux Etats-Unis, seront effectivement amusés par ce contretemps, voire rassurés quant à l'apparition d'un prétendu contrepoids à l'influence américaine. Ces étiquettes «vieille» Europe et «nouvelle» Europe sont pourtant sans conséquence. Voilà l'Union européenne dans sa totalité à la traîne de ses membres qui sont eux-mêmes à la dérive, non pas seulement la France, mais aussi l'Allemagne, dans l'attente de ses prochaines élections à l'automne ou l'Italie. Au-delà de ses spécificités, l'échec du référendum en France traduit un malaise institutionnel qui était visible avant même que ce traité ne soit signé, à Rome, en octobre dernier : morosité économique, manque de sécurité, élargissement trop ample et trop rapide, érosion des identités nationales toutes attribuées, sinon attribuables, aux «maudites» institutions européennes. À force d'accuser «l'Europe» de toutes les insuffisances dont ils sont eux-mêmes responsables, les chefs d'État et de gouvernement ont fait de l'Europe la «mal-aimée» des publics européens. Voilà peut-être une occasion de marquer un temps mort durant lequel les États membres s'attacheront à bien mieux faire ce qu'ils font déjà, plutôt que de se lancer dans de nouveaux projets pour lesquels ils ne bénéficient ni des moyens nécessaires, ni de la légitimité voulue.
Le résultat du référendum a-t-il une conséquence pour les Etats-Unis ?
Bien qu'un «oui» eût pu faire mal aux Etats-Unis à long terme, c'est à court terme que les conséquences du «non» sont particulièrement nuisibles. Au fond, les Français sont difficiles, mais il est possible de travailler avec eux : cela ne s'est-il pas vu dans le contexte de l'approche bilatérale, particulièrement réussie, au Liban et envers la Syrie ? Bravo au rôle de pointe assumé par le gouvernement français qui aura permis à Yasser Arafat de mourir avec un minimum de dignité. Est-ce que ce n'est pas là qu'a été assuré le calme des élections palestiniennes du 9 janvier ? Et puis qu'en est-il de l'initiative des trois grands de l'UE en Iran, menée par un Blair affaibli, un Schröder vivant son dernier quart d'heure et un Chirac désemparé ? Peut-on compter sur l'Europe, qui règle ses différends en même temps que, prise dans un engrenage budgétaire, elle doit aussi faire ses comptes, pour tenir les engagements nécessaires en Irak, en Afghanistan, en Ukraine, en Palestine ? Engagements non militaires, mais coûteux.
Cet échec n'affaiblit pas seulement l'Europe dans le monde. Il risque d'obliger les Etats-Unis à renforcer leur rôle puisque leur allié privilégié semble se mettre sur la touche au moment même où le président américain, ayant appris à épeler «U. E.», paraissait vouloir compter sur lui.